La mort de la tête, la vie du corps

Francis A-Trudel June 4, 2012 0
La mort de la tête, la vie du corps

Tue la tête et le corps mourra. La violence de cette phrase me fascine. Elle condense en si peu de mots toute une culture de la fin qui justifie les moyens, elle dégage une simplicité qui serait presque enfantine si elle n’était pas aussi froide et brutale.

Tu écoutes ça et tu croirais entendre un caporal à la moustache taillée droite dicter ses derniers conseils à son unité de tireurs d’élite ou un entomologiste aux lunettes rondes et tombantes dans un film de série B qui explique comment affronter une horde de fourmis mutantes.

Et pourtant c’est un homme de football, Gregg Williams, qui martèle cette ligne meurtrière à ses Saints de la Nouvelle-Orléans avant de les envoyer dans la mêlée contre les 49ers de San Francisco, lors des dernières séries éliminatoires de la NFL.

«Kill the head, and the body will die», répète le coordonnateur défensif. Sa voix est ferme, mais il ne crie pas. Et il ne demande pas un ligament déchiré ou une cheville sournoisement tordue sous une empilade, non : il réclame une tête.

«We’ve got to do everything in the world to make sure we kill Frank Gore’s head», dit-il en parlant du porteur de ballon étoile des Niners. Torero des temps modernes, Williams agite aussi de gros billets verts pour exciter ses taureaux.

C’est le «Bounty-Gate», un programme de primes aux blessures infligées aux vedettes du camp adverse qui avait cours sous le règne de Williams. Pour quelques dizaines de milliers de dollars, ses joueurs se transformaient en missile sol-sol à la recherche d’un casque et d’un cerveau à fendre bien net, entre les deux hémisphères.

Cette semaine, celui qui a dévoilé l’audio de ces propos troublants a partagé un long article sur son site web. Sean Pamphilon, réalisateur indépendant, se trouvait dans le vestiaire des Saints lors du discours de Williams. Sa caméra était toutefois braquée sur Steve Gleason, joueur retraité en 2008 après une carrière de huit campagnes. Son botté de dégagement bloqué a été voté par les Louisianais comme le jeu le plus important de l’histoire de la franchise. L’équipe revenait alors au Superdome après une saison d’exil forcé par l’ouragan Katrina.

Trois ans plus tard, il recevait un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA), aussi appelée Maladie de Lou Gerhig, une maladie neuromusculaire évolutive dans laquelle les cellules nerveuses meurent et laissent les muscles paralysés. Son espérance de vie est de 2 à 5 ans. Quelqu’un doit le nourrir et l’habiller, descendre et remonter sa braguette quand il veut pisser. Et le pire reste à venir.

Gleason était l’objet du documentaire de Pamphilon. Sa femme était enceinte de 6 mois et il voulait laisser un témoignage à son enfant à venir. Mais Gleason a aussi été l’opposant le plus farouche à la publication de cet enregistrement.

Pamphilon a finalement défié la volonté de Gleason. Dans son texte, il raconte tout le processus derrière cette décision, ses conséquences, les trahisons. Il vise directement Scott Fujita, ex leader défensif des Saints, son appui principal devenu détracteur une fois l’affaire exposée au grand jour. Fujita a démenti l’histoire en bloc et s’est rallié aux footballeurs protégeant une culture qui les tue à petit feu.

Mais surtout, Pamphilon s’attarde sur cette phrase : «Kill the head and the body will die».

Brutale, violente, mais fausse. Même avec l’éponge cérébrale en bouillie ou sclérosée, le corps ne meurt pas. Il se zombifie, se raidit ou ramollit, il se pisse et se chie dessus, il devient un sac de chair rempli d’os et de muscles inutiles, il continue de faire tout ce qu’un corps fait de laid en oubliant le beau, le comment, il se vide de sa volonté et de sa conscience. Mais il continue de vivre, il survit à la tête.

Pamphilon rappelle sa rencontre avec la femme d’un ancien joueur de la NFL. Le joueur en question y était aussi, mais pas vraiment. Sa femme essuyait la bave sur son menton. Il traînait un diagnostic de démence depuis dix ans.

«À quand remonte la dernière fois qu’il vous a embrassée au Nouvel An en sachant qui vous êtes ?», lui demande-t-il. «Il y a six ans», répond-elle.

Son colosse de 6 pieds 5 pouces pèse maintenant à peine 140 livres. Il lui reste un mois à vivre, peut-être deux. Elle vit un deuil depuis dix ans.

«Quand tu tues la tête, le corps ne meurt pas», conclut assez justement Pamphilon.

Faudrait simplement que les joueurs comprennent que lorsque tu tues la violence, le sport non plus ne meurt pas.

Source : http://seanpamphilon.com/2012/05/31/when-you-kill-the-head-the-body-doesnt-die/

Par Francis A-Trudel

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