Le deuil de Tsonga

Francis A-Trudel June 6, 2012 0
Le deuil de Tsonga

La défaite est toujours un cadavre. Quoi qu’on en dise, c’est toujours la dépouille froide d’un espoir mort-né, d’un exploit crevé.

Jo-Wilfried Tsonga a pleuré mardi la mort de son espoir : atteindre la demi-finale du poussiéreux Roland-Garros, et, peut-être, devenir le premier Français depuis Yannick Noah en 1983 à conquérir l’ocre de la Porte d’Auteuil.

Un exploit tué en plein essor par le numéro 1 mondial, Novak Djokovic, cruel et  dramatique.

Furieux, vivant, pugnace, le Manceau avait pourtant oublié l’espace d’un instant sa prédiction funeste, celle de sa propre mort, en quelque sorte. Souffleté devant les siens au premier set (6-1), Tsonga s’est dressé, brûlant, chauffé à blanc par les cris de ses fans, dominant la terre de feu du court Philippe-Chartier devant un Djoko ahuri (5-7, 5-7).

À la reprise, Tsonga a même eu l’audace de coller son revolver sur la tempe du Serbe quatre fois. Quatre balles de match dans le chargeur, prêtes à abattre le Djoker et à aboyer un message : il y a un nouveau shérif à Paris.

Mais son arme s’est enrayée. Sous le stress, la peur, la pression d’une nation hurlante, allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un type qui attend le service du numéro 1 au monde et qui se sait à un cheveu de l’exploit, Tsonga n’a pas su saisir sa chance.

Quand Djokovic lui a tiré dessus à bout portant pour sauver le 4e set (7-6), Tsonga était déjà mort debout.

Son espoir et sa vigueur étaient déjà plombés de ces vicieuses balles à têtes rotatives, ces occasions ratées qui pénètrent la chair et la confiance en vrillant toujours plus profond.

Il le savait, les spectateurs aussi, mais par respect pour le moribond, tout le monde a attendu que l’arbitre prononce le décès (jeu, set et match, Novak Djokovic) pour soupirer.

«J’aurais adoré gagner ce match. J’aurais aimé me battre plus sur la fin. Mais je n’avais plus rien dans les jambes. Je suis désolé», a-t-il lâché après le duel, les larmes aux yeux.

Devant un stade mal à l’aise, inconfortable, Tsonga se retrouvait avec le cadavre de sa défaite dans les bras, sans trop savoir quoi en faire. Oui, mais on apprend même dans la défaite, diront certains, et alors, ça n’empêche rien, les étudiants en médecine apprennent bien sur la peau grise d’un mort avant de toucher au cuir rose d’un vivant.

Une défaite n’est toujours qu’un cadavre, avec tout ce que ça comporte de peine et de colère. Tenez, cette réaction de Tsonga, en entrevue d’après-match.

Questionné à savoir quelles émotions l’habitaient, il a répondu «un peu de tout».

«Il y a de la fatigue. Il y a de la frustration. Il y a de la déception. On passe un peu par tous les sentiments. On a envie de casser toutes ses raquettes. On a envie de crier. On a envie de pleurer. On a envie de rigoler en disant C’est une blague, comment j’ai fait pour perdre ce match. On a envie de se réveiller.»

Il y a un peu de tout, c’est vrai, mais il y a surtout les étapes d’un deuil difficile à faire. Un échec à fossoyer. Wimbledon arrive, ça devrait lui changer les idées. Mais l’an prochain, quand Tsonga reviendra aux Internationaux de France, il sait qu’il retrouvera un petit talus de terre rebondi marqué d’une croix. Ce n’est pas si effrayant. Le danger, c’est qu’une carrière se transforme en charnier.

Sources : Le Monde, Libération

Francis A-Trudel

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